Un hijab chez Decathlon: le problème du voile musulman en France

par Smaranda Tolosano

Decathlon a brièvement proposé un hijab de sport sur son site

Après la polémique sur l’interdiction du port de “burkini”, la France est à nouveau divisée au sujet du voile musulman. L’actuel débat s’articule autour de la mise en vente d’un hijab de sport par Decathlon. La marque de magasins a depuis retiré son offre de vente en réaction aux menaces et plaintes proférées sur leurs réseaux sociaux et en magasin. Une analyse de discours sur Twitter avec NexaIntelligence nous a permis de mieux saisir les enjeux de ce débat national.

La championne d’escrime américaine Ibtihaj Muhammad pour la campagne de publicité de hijab de sport Nike

Les vidéos en tête des liens les plus partagés

Le lien le plus partagé a été une photo prise à New York de la pub Nike mettant en scène la championne américaine d’escrime au sabre Ibtihaj Muhammad. L’auteur du tweet souligne qu’aux États-Unis le port du hijab par une femme sportive ne fait pas polémique comme en France. Parmi les commentaires, vous trouverez notamment des critiques envers le président américain Donald Trump, mais aussi des utilisateurs soulignant que les deux pays ne sont pas comparables et leur rapport au hijab ne l’est donc pas non plus.

Les 2ème et 3ème liens les plus partagés sont des tweets de Damien Rieu, membre engagé de l’extrême droite qui organise notamment des raids anti-migrants en France. Dans ses tweets, Rieu partage des vidéos de l’entretien télévisé entre Franck Allisio, représentant local du local Rassemblement National, et la journaliste Nadiya Lazzouni (qui porte un voile sur ses cheveux). Dans ces extraits vidéo, Allisio dit à Lazzouni que les femmes qui souhaitent porter le voile sont libres d’aller vivre dans des pays où elles pourront et même devront de se voiler, car le port du voile va à l’encontre de la culture française et de la “culture laïque”.

Le 4ème lien le plus partagé montre un autre versant de la politique française puisque c’est une vidéo d’une interview télévisée du politologue et chroniqueur Clément Viktorovitch durant laquelle il argumente que la notion de laïcité sous-entend liberté de porter ce que l’on souhaite, et qu’elle ne s’oppose donc pas au port du hijab ou tout autre voile. La laïcité, principe de séparation de l’église et l’état, a pour but d’empêcher toute intervention de groupes religieux dans les affaires publiques, et prône de ce fait l’interdiction du port de symboles religieux dans la sphère publique, notamment à l’école et pour tout travail de représentant d’état.

En théorie, la laïcité garantit l’égalité des citoyens aux yeux de l’état et dans leur traitement par l’état, peu importe leurs croyances religieuses. Ce principe fut édifié dans la loi en 1905, mais le peuple français demeure divisé quant à ses applications pratiques dans une société moderne où de nombreuses croyances coexistent sans pour autant s’accorder. Au coeur du débat demeurent les différentes connotations associées au port du voile par une femme, l’argument s’y opposant le plus fréquemment étant celui de symbole d’oppression et d’un ordre patriarcal auquel une française non-Musulmane échapperait soit-disant. Rares sont ceux qui se posent la question de savoir si une femme qui ne porte pas le voile est réellement plus libre et traitée en égale par les hommes qui peuplent son quotidien que celle qui porte un voile de son propre gré.

Après ces vidéos, le lien le plus partagé fut celui d’un tweet du philosophe contemporain Raphaël Enthoven, dans lequel celui-ci explique qu’il est essentiel de soutenir à la fois liberté de culte et d’expression, même si cela autorise Charlie Hebdo à caricaturer les fesses du Prophète Mohammed ou de tout autre personnage religieux. Faute de ça, dit-il, nous serions tous de mauvaise foi.
Enthoven fait ainsi référence au journal satirique Charlie Hebdo dont les bureaux ont été victimes d’une attaque terroriste en 2015 en réponse à la publication d’une caricature du Prophète Mohammed. Son tweet évoque les deux extrêmes en France lorsqu’il s’agit de l’Islam: ceux qui pensent que cette religion devrait être traitée – et moquée – comme toutes les autres, et ceux qui sont convaincus que l’Islam n’a pas sa place en France et que tout signe de croyance musulmane doit être sévèrement exclu de la vie publique.

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Le lien populaire suivant était un article de Claude Askolovitch’s pour Slate.fr intitulé “Quand le hijab devient “cool”, la bourgeoisie devient folle” et dans lequel le journaliste se lamente de l’hypocrisie des gens qui disent défendre la liberté tout en dénigrant les femmes qui choisissent de porter le hijab. Il conclut, “C’est de ne plus ressembler à personne, et pourtant ressentir, au fond de nous, que nous possédions jadis une raison, que nous devenons fous”.

Enfin, plus bas dans le classement, un article du Monde relatant la décision de Decathlon d’annuler la vente de hijabs de sport dans ses magasins en France suite à des menaces de mort et des expressions publiques de désapprobation de la part de politiques français, dont des femmes non-musulmanes.

Le classement des liens les plus partagés semble indiquer que les français qui s’opposent au hijab de sport Decathlon forment une majorité bien plus populaire sur Twitter que ceux qui souhaitent que ce produit se vende, mais les partisans de la liberté de culte et d’expression sont tout aussi présents et représentent en réalité une fraction plus diversifiée de la population. Parmi eux, on retrouve des musulmans et des non-musulmans critiques du choix de Decathlon de céder aux menaces et à la pression politique.

Le classement des hashtags les plus fréquemment utilisés nous permet d’évaluer la portée de ce mouvement: parmi les 20 premiers hashtags on retrouve #liberté au 3ème rang,  #peace au 5ème, et #pourmessoeurssportives en 10ème place. En revanche, #decathlonafondlobscurantisme qui est utilisé par des utilisateurs s’opposant à la vente du hijab de sport, est classé 15ème. Les autres termes populaires sont employés à la fois par des utilisateurs qui soutiennent la vente du hijab et par ceux qui s’y opposent.

La carte lexicale: découvrir chaque conversation au sein du débat

Nous nous sommes servis de la carte lexicale pour découvrir les sous-conversations ayant lieu au sein du débat sur le hijab de Decathlon. La carte est construite grâce à l’analyse des termes les plus employés en conjonction les uns avec les autres et nous expose chaque “conversation” sous forme de nodules interconnectés d’une même couleur.

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Capture du système NexaIntelligence (cliquez pour voir de près)

En observant ces “grappes” de mots nous avons détecté plusieurs points intéressants: certaines personnes ont noté l’absurdité de cette polémique tout en soulignant que Nike vend des hijabs de sport au moins depuis 2017; d’autres ont commenté sur le fait que Marlène Schiappa, Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, n’aie pas encore exprimé son opinion sur le sujet. Des vidéos d’entretiens télévisés accompagnaient le plus souvent ces tweets.

Plus particulièrement, la “grappe” orange indique une conversation sur le manque de tolérance envers les comportements hors-normes en France. Les utilisateurs Twitter ont notamment établi une comparaison entre la pression exercée sur Decathlon et celle subie par un lycéen français auquel la direction a essayé d’interdire de porter du maquillage et des chaussures à talons dans l’établissement. Bien qu’a priori très différentes, ces controverses touchent toutes deux à la liberté d’expression individuelle; le comportement des personnes concernées est jugé hors-norme car il est en opposition directe à des valeurs et croyances qui découlent du catholicisme, bien qu’on nie souvent l’origine en argumentant que celles-ci font naturellement partie de la “culture” française. Plus de tweets ici et ici.

Un tweet de la députée Aurore Bergé (En Marche) a également engendré une sous-conversation au sein du plus grand débat, dialogue animé tant par des supporters de la députée que par des personnes critiques de sa prise de position. La polarité du peuple français sur le sujet du hijab n’en est que plus apparente. Bergé, une femme non-musulmane, s’oppose à la vente prévue par Decathlon car celle-ci entre, selon elle, en contradiction avec les valeurs françaises.

Dans sa réponse à Mlle Bergé, l’utilisateur @marcomaximo020 met le doigt sur les contradictions idéologiques entre représentants de l’état français, démocrates et républicains.

Une autre politicienne française affiliée au Rassemblement National a elle aussi vivement critiqué Decathlon et crié victoire lorsque la vente du hijab Kalenji fut annulée. Dans son tweet, Isabelle Surply va jusqu’à mentionner le terrorisme, comme si celui-ci découlait naturellement du port du hijab ou de toute affiliation à l’Islam.

L’argument est retourné contre lui-même par la rédactrice Cécile Pimont qui qualifie les menaces à l’encontre de Decathlon de terroristes:

Nous avons ensuite remarqué que plusieurs grappes avaient pour sujet Yann Amiry, gestionnaire des réseaux sociaux chez Decathlon dont le compte Twitter est rapidement devenu populaire suite aux réponses d’Amiry sur les réseaux de la marque. Amiry dit avoir découvert au réveil plus de 12,000 nouveaux followers et des milliers de notifications et messages.

Amiry a reçu des remerciements et compliments pour sa gestion de la crise de commentaires agressifs, ainsi que des blagues comme celle de @AdrienChirac qui lui demande d’envoyer un de ces fameux hijab à sa soeur pour son prochain marathon.

Enfin, un tweet de l’animateur de radio chez France Inter Guillaume Meurice a déclenché rires et retweets: la vidéo montre les réactions du studio à des entretiens avec des passants mal informés sur, notamment, la définition de la laïcité qu’ils prônent pourtant défendre…

Grâce à NexaIntelligence, nous avons ainsi pu identifier les acteurs principaux au coeur de ce débat – les différents personnages politiques, journalistes, penseurs dont l’opinion a attiré le plus d’intérêt sur Twitter – et d’analyser le discours de personnes aux avis variés, souvent contradictoires sur le hijab Decathlon. De manière plus vaste, la plateforme nous a permis d’obtenir à la fois une vue d’ensemble du débat et d’en explorer les détails pour déceler des nuances d’opinion et des conversations plus précises au sein du sujet.

La France exhibe une fois de plus ses divisions idéologiques sur l’Islam et le port du voile en public, sujet qui met à nu les différends qui opposent les français les uns aux autres et aux prises de position de leur gouvernement. Les conversations Twitter reflètent cette opinion publique hétérogène – parfois même antithétique – que NexaIntelligence nous a permis d’observer et mieux comprendre. Une majorité visible de partisans d’extrême droite s’exprime sur le réseau social, tandis qu’une minorité de défenseurs du droit de porter ce que chacun souhaite peine à se faire entendre par le grand public.

Cet énième débat sur le port du voile en public s’inscrit dans une lignée de controverses sociales et politiques sur les habits féminins musulmans comme le “burkini”. Les contextes dans lesquels le port d’un voile intégral comme une burqa compliquent l’identification du sujet par les forces de l’ordre avaient par exemple été identifiés comme problématiques. C’est cependant la première fois que cette question d’ordre sociétal et politique a un impact aussi fulgurant sur le domaine commercial.

Lors de notre analyse sur Twitter, nous avons été surpris de voir ce phénomène religieux comparé et mis sur un pied d’égalité avec le cas du lycéen portant une tenue dite féminine et non adaptée à son genre. Voir les mots islamophobie et homophobie employés, non pas en opposition l’un à l’autre, mais comme représentant deux tares également répréhensibles de la société française contemporaine, suggère un ras-le-bol grandissant de l’intolérance à la française. Peut-être sommes-nous en train de voir émerger une réelle opposition au status quo qui veut toute attitude non-normative, qu’elle soit le fruit d’une appartenance religieuse, d’une orientation sexuelle, ou d’un goût marginal quelconque, gêne la France, dérange ses habitudes et froisse ses politiques. Certains l’ont exprimé au cours de ce débat: il est temps pour le grand “pays des droits de l’homme” de remettre en question sa position sur l’une des grandes questions du vingt-et-unième siècle.

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